Entretien avec Gabriel Delmas

Entretien avec Gabriel Delmas réalisé par Marie Blanchandin

Marie Blanchandin : Je viens de lire Riggel Bum, et c’est un livre atypique, comme la plupart de tes oeuvres. J’y ai reconnu des rythmes graphiques que j’avais déjà vu dans Nefas Negator. C’est intéressant cette façon que tu as de dessiner de plus en plus librement. Comment est née l’idée de Riggel Bum ?

Gabriel Delmas : Il s’agit d’un petit livre de 80 pages de dessins. Il ne raconte pas vraiment une histoire, ou s’il en raconte une, il la raconte d’une manière particulière. Ces dessins sont dans la continuation de dessins que je faisais dans des zines, que je distribue depuis longtemps pour certaines occasions, qui vont mélanger des dessins expressionnistes et des photos, débarrassés de références visuelles identifiables, des rythmes qui sont à l’origine de mes vidéos, de mes photos de plasticiens, puis qu’on a pu voir dans “Le Psychopompe” ou dans “Vampyr”, mais sans leur contexte. Ce sont des sortes de dessins primordiaux, archaïques pour moi, j’en ai toujours remplis des carnets, à des moments où j’ai besoin de me retrouver.

Marie : Oui j’ai déjà constaté que ces dessins revenaient très souvent en fil rouge. Et d’ailleurs, je trouve cette façon de dessiner plus proche de la peinture. Est-ce que tu prends autant de plaisir à dessiner à l’encre qu’à peindre ?

Gabriel : Oui, la peinture, c’est du dessin en plus complexe, c’est donc plus excitant, plus complet, plus fatiguant. Je prends certainement plus de plaisir à peindre, puisqu’en peinture, on finit par oublier le sujet pour se concentrer sur la manière. Le dessin comme finalité est une étape. Mais il y a des exceptions. Par exemple, avec les monotypes, ou la peinture monochrome avec laquelle on dessine dans la masse, avec de l’encre lourde ou huileuse, comme l’encre d’imprimerie. “Riggel Bum” est dessiné rapidement avec un pinceau rond assez large trempé dans de l’encre de chine. C’est du dessin qui n’est pas abstrait mais en dehors du motif.

Marie : As-tu déjà envisagé de t’exprimer avec d’autres médiums, d’autres matières, en trois dimensions ? 

Gabriel :  J’en ai fait un peu quand j’étais plus jeune, avant mes 30 ans, mais je n’ai pas continué parce que je n’aurais pas eu le temps d’approfondir autant que j’en aurais eu besoin pour pouvoir faire ce que je veux. La sculpture ou le modelage sont un monde à part. Je retrouve ces dimensions en grande partie dans la peinture. Plus j’avance, et plus je veux que mon dessin soit pictural et libre, débarrassé des lignes propres à la synthèse graphique que je n’aime pas du tout. Il faut aussi apprendre à se connaître. Il y a des dessins qu’on peut aller visiter, et il faut pouvoir le faire avec une certaine liberté. Mais plus on avance et plus on abandonne certaines expériences qui sont seulement des étapes.

Marie : Quel est pour toi la partie la plus excitante de la réalisation d’un livre ?

Gabriel :  Le tenir dans les mains. C’est à ce moment-là qu’on le découvre. Le livre existe quand l’objet existe. Avant il n’est pas achevé. Ce qui reste excitant, c’est qu’on ne peut plus vraiment le modifier. Il nous quitte. Avec la peinture, tant qu’elle n’est pas vendue ou donnée, on peut revenir dessus, la recouvrir, la détruire. Et ça m’arrive très souvent. “Riggel Bum” est un petit format assez léger, il m’accompagne facilement, comme un livre de poche. Je retrouve avec lui un peu de l’énergie de “Grangousiers” (Largemouths) en plus abstrait. Mais il y a de ça: quelque chose de poétique, d’obscur, de primitif, d’instinctif, de violent, d’étrange. Ce sont des moteurs qui me connectent au monde.

Marie : Est ce qu’une oeuvre abstraite te procure autant d’émotions qu’une oeuvre expressionniste ?

Gabriel :  Pour moi, l’expressionnisme et l’abstraction sont liés. Je ne les distingue pas vraiment dans le processus, même si j’évite d’aller vers la pure abstraction, parce que je veux garder un lien avec la représentation. Je pense que l’abstraction ne peut pas vraiment être une période transitoire, mais plutôt un aboutissement. Donc mon abstraction est avant tout expressionniste. Les deux pour moi sont donc dans le même mouvement s’il s’agit d’un livre comme “Riggel Bum”. Si je regarde les oeuvres des autres artistes, pour moi, l’abstraction est une partie restreinte du figuratif. L’émotion n’est donc pas la même. Pour moi, la totalité est dans l’oeuvre figurative.

Marie : Sur quoi travailles-tu en ce moment ?

Gabriel :  Peinture, peinture, peinture.


Le livre “Riggel Bum” paru chez Phantasticum Press,
11 x 18 cm, 80 pages noir et blanc, mai 2018.

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